L’interview d’Anthony Mahoungou (1/2) : « Je n’ai pas pris ma retraite ! »

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Consultant NFL pour L’Équipe cette saison, Anthony Mahoungou a déjà connu une carrière unique en tant que footballeur américain. S’il n’a pas de club actuellement, le wide receiver de 26 ans poursuit son rêve : représenter la France en NFL et devenir un exemple pour les jeunes joueurs.

Comment avez-vous commencé le football américain ?

J’ai commencé de la plus simple des manières : à 12 ans, j’étais le plus petit frère et j’ai grandi à La Courneuve, le plus grand club de football américain en France et qui est très respecté en Europe. J’allais voir jouer mon frère, je n’y connaissais rien mais j’aimais de plus en plus au fur et à mesure que je connaissais les règles. Je me suis inscris et j’ai fait toutes les classes en équipe de France en cinq années au Flash. J’ai été quatre fois champions de France, avec deux sélections chez les moins de 19 ans et une autre en senior.

Comment s’est déroulé votre parcours jusqu’à votre arrivée en NFL ?

A 16 ans, le Flash m’a envoyé aux États-Unis dans un camp d’été d’une fac d’une semaine – à Boise State en Division I – pour évaluer tous les prospects juniors et senior. Quand j’ai été envoyé là-bas, j’étais sophomore (joueur de deuxième année, ndlr) et j’ai vraiment dominé sur ce camp. Certains coaches m’ont dit d’attendre d’être éligible pour le recrutement et l’entraîneur du Flash, Cam Olson, avec qui j’étais toujours en contact, m’a conseillé fin 2013, quand j’avais 19 ans, de partir aux États-Unis. J’avais envie d’y aller, j’ai envoyé mes vidéos à des entraîneurs. Il m’a répondu qu’il était entraîneur là-bas et m’a proposé de le rejoindre. J’ai saisi l’opportunité fin 2014 et je suis parti en Californie. Pour ma première saison, on remporte le Bowl Game pour la première fois en 50 ans. Je finis MVP offensif et j’obtiens une bourse pour Indiana, dans la fac de Purdue. On passe du soleil à 25 degrés aux tempêtes de neige sous -5 (rires).

Comment s’est passée votre expérience en NCAA ?

Les deux premières années étaient compliquées car je n’étais pas titulaire, et lors de ma troisième année, avec un nouvel entraîneur, on a tous dû refaire nos preuves. J’ai enfin obtenu ma place de titulaire avec de très grosses performances, j’ai été co-meilleur joueur offensif de la semaine avec Saquon Barkley. On se qualifie pour un Bowl Game pour la première fois depuis cinq ans, je fais une très belle performance avec le touchdown de la victoire pour conclure l’année. Je pars ensuite à Los Angeles pour partir à la Draft, et je ne suis pas appelé, bien que j’étais projeté au dernier tour.

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« Mon but en NFL ? C’est d’y rester et de performer »

Vous n’avez pas été sélectionné à la Draft, mais vous avez tout de même reçu une offre des Eagles. Comment s’est déroulé votre passage à Philadelphie ?

Deux heures après la Draft, les Eagles m’ont appelé. Je n’ai pas hésité. En mai 2018 je suis à Philadelphia avec 15 rookies et 50 joueurs en essai. Autant te dire que les contrats ne valent rien car n’importe qui peut prendre ta place. Mon agent m’avait prévenu. Lors du rookie camp, je sors du lot et je reste dans l’effectif pour les « OTA », je m’entraîne avec les vétérans de mai à mi-juin. Pendant l’intersaison, je m’entraîne avec JuJu Smith-Schuster et Adoree’ Jackson. Arrive ensuite le camp d’entraînement en juillet où j’apprends beaucoup de choses, puis je suis libéré de mon contrat fin août.

Quelle a été votre réaction lorsque vous apprenez que vous n’êtes pas sélectionné à la Draft dans un premier temps, mais que les Eagles vous proposent un contrat seulement quelques heures plus tard ?

Il y a eu beaucoup d’émotions le jour de la Draft, c’est le jour que tout joueur attend. Mes proches savent qu’il ne faut pas me parler ce jour-là. Je suis dans ma bulle et je me prépare pour ce qu’il m’arrive. C’est la nuit en France, je me pose beaucoup de questions sur mon avenir : est-ce que j’aurai pu faire mieux ? Que va-t-il se passer maintenant ? L’appel des Eagles a ensuite été un soulagement, mais de courte durée. Mon but n’est pas seulement d’intégrer la NFL en signant un contrat, c’est d’y rester et de performer.

Est-ce que vous et vos proches étaient pleinement conscients de cet exploit ? C’est rare de voir des sportifs français venir jouer dans une ligue sportive aux États-Unis, et encore plus dans la NFL !

Je pense que mes proches sont fiers, ne serait-ce que ma famille. Ils ont été fiers dès que j’ai quitté la France. Mes parents ne connaissent toujours pas les règles du football. Mon grand-frère a vraiment conscience de ça, et encore, il a fallu qu’il vienne dans ma fac le jour de la remise du diplôme pour comprendre. Lorsque je lui ai fait visiter les infrastructures, par exemple. Mon entraîneur l’a autorisé exceptionnellement à devenir un insider et il a tout vu, les entraînements, par exemple. C’est après ce weekend-là qu’il a compris à quel point c’était fou. Les gens dans le milieu peuvent comprendre, mais mes proches, de manière globale, ne saisissent pas forcément.

« Chez les Eagles, j’étais dans l’environnement parfait »

Que retenez-vous de votre passage chez les Eagles ?

Je suis très critique. Je cherche toujours à aller plus haut. Tout ce que je vis est une étape par rapport à ce que je veux atteindre. C’est normal, je suis un bon joueur et je dois être titulaire. C’est dur d’expliquer ça… J’étais dans l’environnement parfait, je n’avais qu’à jouer au football. Ce n’est pas comme aller à la fac avec les cours à côté. J’étais dans les meilleurs dispositions pour réussir, avec les salles de vidéo, la nutrition la récupération. C’était un travail colossal. Ma vie tourne autour du football, c’est normal que je veuille retrouver les fruits de mon labeur. J’ai eu mon moment de fanboy, quand je passe à côté de Nick Foles. Il me dit : « hey Anthony, what’s up? ». Je lui réponds puis je me dis : « hey, il connaît mon nom ! ». Je retiens le fait d’avoir parlé à ces stars comme Alshon Jeffery, Zach Ertz et Carson Wentz. J’ai mérité d’être parmi eux.

Est-ce que vos coéquipiers à Philadelphia ont fait allusion au fait que vous étiez Français dans une ligue ou la grande majorité des joueurs vient des États-Unis ?

L’Américain en général est curieux, selon ma propre expérience. Pour la petite anecdote, je me rappelle d’avoir été dans le bain de glace après un entraînement fin juin. Zach Ertz arrive, on discute et il me demande si je pense que la France va gagner la Coupe du Monde (de football en 2018, ndlr).

Est-ce que vous avez gardé des liens avec certains joueurs et entraîneurs ?

J’ai gardé moins de liens qu’avec les équipes à la fac ou au lycée. J’ai gardé contact avec Chandon Sullivan, le cornerback des Packers, et avec Zach Ertz un petit peu car il préparait la Coupe du Monde de soccer en France. Sa femme est une internationale américaine et il cherchait des lieux à visiter et des endroits pour s’entraîner. De manière générale, je n’ai pas gardé contact avec les entraîneurs, mais plutôt avec les joueurs avec lesquels je me suis entraîné pour la Draft. Avec les joueurs de Philly, on s’envoie quelques messages ici et là mais il n’y a pas de lien particulier.

« Si je réussis, je peux ouvrir la voie à de jeunes joueurs »

Après votre expérience à Philadelphia, vous êtes revenu en Allemagne, à Francfort. Quelle est la plus grande différence entre le football américain pratiqué en Europe et aux États-Unis ?

Les ressources. Avec Internet, on a des coaches qui font du « shadow coaching », en NFL, en Division I, on a accès à toutes les connaissances qu’on recherche. Les coaches en Europe sont bien garnis mais ils n’ont pas l’expérience américaine de la NFL ou des universités et lycées. Francfort est la pointe du football américain en Europe mais les ressources manquent. Le niveau de jeu est forcément différent.

Vous êtes maintenant commentateur pour L’Équipe. Avez-vous abandonné votre carrière de joueur ?

L’opportunité avec L’Équipe tombait à pic, surtout avec la situation sanitaire, mais je n’ai pas pris ma retraite. J’ai plusieurs casquettes : j’entraîne à La Courneuve, je suis consultant, mais je veux encore jouer. J’entraîne au Flash de La Courneuve, les jeunes et la section féminine en Île de France. Je veux que le sport évolue. Je suis jeune, je suis en bonne santé alors tant que c’est possible je compte viser le plus haut niveau. Plus que mon désir personnel, j’ai compris que je pouvais ouvrir la voie : si je rate, plusieurs générations vont peut-être rater à cause de moi. Il faut que les joueurs suivant réussissent, même s’ils sont étrangers. Mon but est que ce soit plus facile après mon passage.

Vous avez joué au football américain en France, en Allemagne et aux États-Unis et aujourd’hui, vous êtes commentateur et entraîneur. En vous basant sur votre expérience, que pensez-vous de l’image renvoyée par la NFL en France ? Est-ce que vous trouvez que ce sport est suffisamment médiatisé dans la presse ?

Non, ça ne l’est pas. Le problème est que tout va de pair. Le sport à mon goût n’est pas assez médiatisé mais le niveau en Europe pourrait être bien meilleur. On n’est pas mauvais, on est bons, mais on est encore loin du niveau atteint aux États-Unis. On a donc moins de joueurs capables d’aller aux USA et ce sont ces joueurs là qui pourraient faire en sorte que le sport soit plus médiatisés. C’est pour ça que c’est mon objectif personnel : être le Tony Parker du football américain. Je pèse mes mots car Tony Parker est une légende et si je peux avoir une partie de son rayonnement, j’en serais très fier. Quand je vois les chiffres de L’Équipe en termes d’audience, je vois que les gens sont quand même curieux. Il serait temps pour la Fédération française de retransmettre les matches, au lieu de se contenter de la finale. On peut y aller étape par étape, mais il y a quand même de bons clubs et de très bons joueurs en France.

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