NFL: Pourquoi la proposition de la ligue en matière d’embauche semble « normale » aux États-Unis ?

Mike Tomlin
Mike Tomlin, coach des Steelers de Pittsburgh

Hier soir on apprenait que la NFL allait soumettre au vote des propriétaire une mesure visant à favoriser l’embauche de personnel issus de minorité. Les franchises se verront offrir un boost lors du troisième tour de la draft. Une telle mesure ferait bondir dans nos contrées européennes, mais c’est bien tout l’inverse outre-atlantique.

Un ancrage culturel et constitutionnel

La société américaine s’est construite autour de l’immigration et de la possibilité de réussite sans distinction d’origine ou de classe. Cependant, c’est tout l’inverse qui s’est produit et notamment avec les populations noires.

La discrimination positive ou affirmative action en anglais, est une idée qui remontent à l’époque post Guerre de Sécession. Mais c’est sous le président Kennedy que les premières mesures vont être prises en faveur des minorités. Le passé ségrégationniste des États-Unis a laissé des traces indélébiles dans la société. C’est par décret présidentiel que successivement Kennedy et Johnson font de l‘affirmative action un élément constitutionnel. La Cour Suprême ayant entériné cela en 1978.

Nous avons demandé au Docteur Yannick Blec, Docteur en Etudes américaines, enseignant à l’université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, son avis sur la question:

« Ces décrets ont été réalisés à une époque très importante pour les noirs étasuniens. L’affirmative action a été rendue possible car les États-Unis sont une société racialisée où les minorités sont comptabilisées statistiquement. »

Dr Yannick Blec

L’incapacité de la société à régler ses problèmes racistes, l’État a donc été obligé de prendre des dispositions pour contraindre d’abord les agences gouvernementales puis les sociétés privées. Les minorités sont le plus souvent au bas de la société et « considérés par les stéréoptypes ». Ainsi, « les latinos sont comme ça, alors on ne les aime pas« . Cela a eu des conséquences durant de longue années et notamment dans le baseball pour l’accession à la ligue majeure des noirs américains.

Jackie Robinson

Dans Une histoire populaire du sport aux États-Unis de Dave Zirin, la place des minorités dans le sport a été (et est toujours) un combat acharné. De Jackie Robinson, à Billie Jean King en passant par Hank Aaron, tous ont souffert durant leur carrière de leur appartenance à une minorité. Sans leur combat et sans l’appuis de lois, le coach des Steelers en NFL n’aurait sans doute pas pu exercer aujourd’hui.

L’échec de la Rooney Rule

La NFL a déjà mis en place des règles contraignant le recrutement. La Rooney Rule oblige les équipes à interviewer au moins un candidat minoritaire pour ces offres d’emploi de haut niveau. Mais elle ne semble pas fonctionner, malgré les tentatives d’améliorer son efficacité au cours des dernières années.

Statistiquement, les chiffres le démontrent. En deux ans le nombre de head coach issus de minorité a été divisé par deux, passant de 8 à 4. Au niveau des general manager, c’est encore pire: seul 2 noirs occupent cette fonction.

Roger Goodell, le commissaire de la NFL, semble décider à changer certaines choses en la matière. Le bonus offert dans ce sens, 10 places gagnées pour un GM issus de minorité, va pousser les franchises à aller dans ce sens.

Un modèle qui commence à être remis en cause

Aucun modèle n’est parfait, il y a toujours des qualités et des défauts.

« Ce modèle à ses qualités, il a permis au développement d’une classe moyenne noire et à plus de personnes (sic) diplômés au sein des minorités. Cependant, la désindustrialisation des centres-villes et la fuite des usines à l’extérieur de la ville ont aussi laissé pour compte beaucoup de ces minorités. » déclare le Docteur Yannick Blec.

Le modèle politique américain permet aux différents états d’avoir des lois qui peuvent différer de celles promulguées à l’échelon national. Ainsi, certains états ont inscrits dans leur lois un « droit de réserve » qui permet aux employeurs de ne pas se contraindre à l’affirmative action si elle va à l’encontre de leurs croyances.

Un changement dans l’opinion

On assiste donc à un regain d’intérêt pour le modèle méritocratique, que nous avons ici en France. En l’espace de 5 ans, on assiste à un revirement de l’opinion sur ces mesures discriminatoires. En 2014, ils étaient 63% à trouver ces mesures positives sur les campus universitaire. Cinq années plus tard, ils sont 73% à penser que le critère racial ne devrait pas être pris en compte dans les campus, d’après une étude menée en janvier 2019. Plus étonnant encore, c’est le revirement d’opinion des minorités elles-même. Qu’ils soient noirs, hispanique ou asiatiques tous, considèrent désormais ce sytème comme injuste.

Et cette injustice est encore plus valable dans le domaine du sport. Peut-on imaginer une franchise de NFL garder un coach issus d’une minorité, avec un bilan famélique plusieurs années durant, juste pour avoir un boost lors de la draft ? Peut-on penser qu’une franchise engagera un coordinateur offensif noir ou latino moyen, au détriment d’un autre qui pourrait les amener au Superbowl ?

Il y a deux lectures à ce changement. La première pourrait être le repli communautaire. Ce type de repli s’est déjà constaté dans les années précédant le Civil Right Act. Puisque les blancs ne veulent pas de nous, restons entre noirs et débrouillons nous par nous même. C’est l’illustration des Negro Leagues en baseball.

La seconde lecture est celle d’une société qui est suffisamment confiante dans son système égalitaire que de telles mesures ne semble plus indispensables.

Ce sujet est hautement politique et la décision que prendra la NFL sera scrutée, analysée et reprise politiquement. Si cette mesure n’est pas votée par les propriétaires des franchises, un débat aura forcément lieu. Ce dernier sera très inconfortable, et mènera vers de nouvelles options car le système est bel et bien en panne.

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